TRAVERSE

10 années



témoignage sur un megaform



'le meilleur intérêt c'est celui des non-artistes, non-architectes et non-urbanistes...'

                              Suzanne Paquet, historien del'art


Ces images font voir comment les Montréalais s’arrangent pour franchir quotidiennement les voies ferrées est-ouest d’une grande ligne du CP, qui renvoient le Mile End/Casgrain-Gaspé/Parc du Carmel au sud et la Petite Italie /Rosemont-Petite-Patrie au nord. Plus particulièrement, le segment visé se situe entre la rue Christophe-Colomb et l’avenue du Parc—avec ses entrées et sorties illégales, les réparations faites par les entrepreneurs ou le CP et leur détérioration progressive, l’action des intempéries, les poussées de végétation et le vandalisme, outre l’usure normale et le passage du temps.

La bande de terrain circonscrite par les clôtures qui longent les rails n’est pas un «no man’s land ». Au contraire, c’est la terre de tout le monde. On songe par exemple au classique d’Olmstead, le magnifique Central Park new-yorkais... : voulu comme imitation « pittoresque » de lanature, et presque aussitôt dé-naturalisé par de multiples usages humains (raccourcis dans l’herbe, ordures, déjections canines) et activités commerciales (stands à hot-dogs, roulottes de cantine, parcmètres). Par contre le chemin de fer, système industriel essentiellement conçu pour défier la nature (variations de terrain,de climat ou de flore aussi bien que nécessité d’une traction animale – chien, cheval ou humain – pour le déplacement terrestre), répond toujours à son but premier. Toutefois, les forces de la nature et cette activité humaine « informelle » ont réorienté son emprise; le lieu va dans un sens à l’opposé decelui de Central Park dans sa métamorphose de l’industriel au naturel, et se rapproche davantage d’une sorte de parc «pittoresque », d’un espace imaginé et imaginaire. Pourtant les saisons et les intempéries, durant une même période et au même rythme, font que les plantes croissent suivant un même cycle dansl’enceinte tant du « parc » en voie d’industrialisation que du « site industriel » en voie de naturalisation. Et il en va de même pour la patine de la corrosion, l’effet couvrant de la pluie et de la neige.

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Après un an de prises de vue, d’archivages et de rencontres, j’en arrive conclusion que ce travail documente une œuvre publique collective utilisant les grillages galvanizè qui bordent les voies de chemin de fer. Les principaux acteurs de la fabrication et de la transformation de ces sculptures sont les travailleurs du Canadian Pacifique, qui réparent les barrières à l'intérieur, les entrepreneurs, qui les réparent à l'extérieur, les équipes de la ville de Montréal, qui entretiennent les pistes cyclables qui les bordent, ainsi que les piétons, la myriade
d’individus et les groupes qui coupent, plient, déchirent et enlevent les clôtures.

J'ai découvert des trous de différentes hauteurs et largeurs, leurs formes se dessinent en fonction de leurs besoins multiples.  Cette activité humaine est en partie instantanée, des pans entiers de clôture (jusqu'à 50 mètres) sont détruits en une nuit pour être reconstruits ensuite en une seule journée. D’autres activités sont plus discrètes, des mains anonymes plient les fils jusqu'à ce qu'ils cassent, ils sont ensuite réparés négligemment avec des liens de plastique.

L'utilisation d'outils électriques, coupe-boulons, broyeurs sans fil et chalumeaux de soudures complètent l'effort de ceux qui réparent la barrière et de ceux qui veulent la détruire.

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Avec les trains, le rails, autrefois le bras long de la colonisation, sont maintenant un système de communication entre les villes, en même temps une frontière séparant différents quartiers d’une seule et même de ces agglomérations, devenant de ce fait un obstacle pour ses résidents. Cette structure est en profonde transition entre les clients du CP qui paient pour l’utilisation des rails en tant que moyen de transport, les employés qui reçoivent un salaire et qui les utilisent comme lieu de travail et ceux qui les traversent de façon informelle. Ceux-ci le font non seulement gratuitement, mais en les transformant en quelque chose d’unique. Cette transformation ne serait pas possible si il ne s’agissait pas ici d’une barrière formelle. Dans un même temps, ingénieurs, agents à l’entretien ainsi que tous ceux qui traversent, avec différents besoins et idéologies, se transforment eux aussi du même coup. Que ce soit le fantasme du chauffeur d’être Casey Jones conduisant un engin crachant de la vapeur, ou la solidarité unifiée des travailleurs envers ceux des années 30 sur les rails transcanadiens, ou les nocturnes allumeurs de feux clandestins imaginant leurs confortables vies de classe moyenne devenir vagabond sou nomades désespérés, ou bien les coupeurs de clôtures traduisant leur geste en un coup d’activisme politique et finalement, l’homme qui fait marcher son chien et qui transforme un paysage industriel réclamé par la nature en une vaste étendue sauvage.

Aussi fortes et intenses sont ces transformations que pour les agents d’entretien, plusieurs de ces personnes anonymes qui vandalisent les clôtures ont été étiquetées : l’apiculteur, lebroyeur, etc. Leurs lieux précis d’activité portent aussi un nom comme “la ferme des poulets“ par exemple. J’oserais ici soumettre un respect affectueux de leur part pour ces gens qui ont autant de défiance. Aussi, quelques uns de ces passages, avec leurs entrées et sorties (Home Depot jusqu’au le triangle “practique de la soudure“, parc du Carmel jusqu’à la piste cyclable, le chemin de traverse parallèle St-Denis) sont tellement utilisés qu’ils sont devenus icônes, consacrés et semblables à un temple, faisant partie du quotidien de ceux qui les fréquentent. J’aimerais aussi soumettre que ces informels, ou peut-être bien illégaux, passages sont plus souvent employés que les voies officielles aux alentours, comme les viaducs, expressément parce que, maintenant sacrés, ils représentent ce pouvoir de transformation. Ainsi satisfaisant un ou une multitude de besoins sociaux, idéologicaux et émotionnels pour une grande partie de ses usagers informels.

DÉFINITIONS

Les seules définitions possibles sont des paraphrases ouvertes et paradoxales, balisées davantage par la nature et la mise en scèneque par l’industrie ou la logique.

LIMITESDE LA CROISSANCE

Enfin, ces transformations intègrent aussi et malheureusement un composant de 'non-transformation', d’entrave. À la campagne, dans une ville européenne ou nord-américaine d’il y a 200 ans, ou encore dans une ville d’ailleurs dans le monde, une simple piste pouvait(ou pourrait) servir au passage des troupeaux et des charrettes, puis des tracteurs; une fois nivelée et gravelée, des camions; enfin surfacée, elle pouvait (pourrait) être nommée ou numérotée par la municipalité. À l’heure actuelle, dans notre ville et dans d’autres semblables, peu importent la densité du trafic informel, l’affirmation du désir, la vigueur de la transformation effective, s’il se produit une réaction officielle (construction d’une passerelle, aménagement d’un parc), la somme de ces efforts informels n’aura aucun effet sur l’aboutissement « tel que planifié ». Ainsi donc, non seulement les ouvertures pratiquées dans la clôture sont-elles des transformations éphémères (carelles seront réparées), et les réparations elles-mêmes le sont aussi (car elles seront défaites), mais jamais ni l’une ni l’autre de ces activités, opérations de l’esprit et de la main humaine, si intenses, constantes et profondes qu’elles soient, ne seront reconnues et ne donneront lieu à une formulation permanente. Elles ne seront pas non plus reconnues pour leur pouvoir à titre de sculpture, malgré qu’en témoignent les diverses expressions, à différents degrés d’habileté, qui la ponctuent.

Paradoxalement, tout près des voies, au nord de Beaubien et face au Home Depot,entre St-Urbain et Waverly, s’étale une réussite de «planification urbaine » récente à la Montréalaise. Une vaste zone de terrain boisé—une emprise ferroviaire désaffectée ques’étaient réappropriés des volontaires, des arbres, des marmottes, mouffettes et ratons laveurs, et les oiseaux ayant pu échapper aux chats errants—a été dégarnie et rasée au bulldozer. Ce qui était un parc fertile et accessible à tous est ainsi devenu une friche aride et désolée. Qu’adviendra-t-ilensuite? ... La plantation de jeunes arbres de trois mètres de haut choisis par un paysagiste? Dans ce contexte, le chemin de fer, les clôtures des deux côtés et les diverses interventions que motivent ces barrières revêtent un caractère d’autant plus vital, humain et permanent, justement à cause de la laideur de la barricade d’acier maillé et des rails qui, rouillés, servent encore. Paria esthétique mais commercialement viable au bout d’un siècle d’existence, cette zone est hideuse au point qu’aucun designer ou urbaniste n’accepterait d’y tenter une quelconque « amélioration». Et puis, combien satisfaisante à honnir! C’est ainsi qu’est sauvegardée sa beauté fragile et en perpétuel changement; que sont protégées sa flore et sa faune, aussi exotiques qu’exubérantes; et qu’est préservée son utilité pour tous ceux qui la fréquentent---les clients du CP, les préposés ou entrepreneurs aux réparations, les écoliers et les ouvriers d’usine qui l’empruntent comme raccourci, ou bien la foule de nostalgiques qui montent des feux de camp à côté, ceux qui y promènent leur chien et d’autres qui la traversent pour des motifs de commodité, d’agrément ou de conviction citoyenne. Tout cela dans un lieu dénué des ressources qui font habituellement les espaces urbain sapplaudis, que ce soient un capital ou des subventions, des plans, des urbanistes, des systèmes politiques, des permis de la ville ou des autorisations de propriétaires fonciers.

La deuxième année de photographie a commencé par un rappel terrible que toute médaille à un envers. Les vies fauchées par la tragédie de Lac-Mégantic lorsde l’explosion de wagons-citernes, un train qui avait traversé Montréal sur ces mêmes rails, voilà qui révèle un aspect du chemin de fer complètement à l’opposé; son potentiel de destruction, qu’il se manifeste par la dévastation de la nature ou celle des populations humaines, répétition de ce qu’avait connu l’époque de l’implantation du rail en Asie, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud et en Afrique. Le travail de saison ssuccessives – printemps, été, automne et hiver – m’a changé et a modifié ma démarche. Pendant les quatre saisons à venir,plutôt que de me concentrer sur une documentation analogue à propos des façons dont les gens altèrent les clôtures d’un point de vue extérieur, j’essaierai de comprendre comment les clôtures changent les gens depuis un point de vue intérieur, spatial, en me concentrant sur la zone qu’entourent les clôtures, avec une attention accrue portée aux voies et au ballast à l’intérieur, et à ce qui se trouve en face. La matérialité des clôtures me paraît créer une zone tampon qui agit pourtant comme frontière, une arête, et que, de bien des manières, cet endroit – où s’affrontent valeurs, objectifs, lois et géographie – affiche une plus grande diversité d’interactions que les quartiers somnambulisants qui l’avoisinent. Les clôtures semblent structurer, ou, faute d’un terme plus juste, chorégraphier un genre de danse publique. Les efforts que je déploie pour saisir les mouvements de cette danse quand et où ils surviennent font de moi un participant à part plus qu’entière. Peut-on dire qu’il s’agit là de guet, de traque, de chasse et de prise? Ce qui vient à l’esprit, s’il est question d’habiletés, de schèmes et de résultats, c’est le trappage, l’activité terrestre qui a, en tout premier lieu, amené les Européens ici et dont le déclin s’est produit parallèlement à l’essor du dit chemin de fer.


Les bonnes clôtures fait les bons voisins

-Qin Shi Huang




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